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12 avril 2015

Oeuvre de Gilbert * Poste restante (nouvelle, extrait)


(...) Les candidats à une mort violente ne manquaient pas: une fermière avait médit sur ses parents; un mari trompé avait accusé son père de jouer les amants; une camarade de classe avait obtenu de meilleures notes que lui grâce aux culottes "petit bateau" qui aguichaient l'instituteur. En les éliminant, il ferait oeuvre de salubrité publique et ne serait pas le seul à se réjouir: certains laisseraient en héritage une soupière de pièces d'or, une maison, une veuve appétissante. La disparition d'agriculteurs gourmands en subventions soulagerait le budget européen. La bouilloire vint interrompre ses réflexions. L'eau de son infusion  était prête.
   Il tendit la main vers le gaz puis suspendit son geste. La flamme le ramenait vingt ans plus tôt, un 5 juillet. La fumée s'élevait, parallèle au clocher. A cause d'elle, il avait cloué Marie Brennevent sur un autel. Les bigotes tenaces continuaient de fréquenter l'église. A chaque enterrement, on se bousculait, tandis qu'il attendait devant la porte. Pour ses parents, il n'y avait pas eu de service religieux. On les savait athées; on n'avait pas poussé l'audace jusqu'à en faire de bons cadavres bénis à coup de goupillon.
   Il éteignit le gaz. Deux images flottaient devant lui, la tombe dépourvue de croix de ses parents et la bombe incendiaire dans le cercueil de Joël Sureul. Elle exploserait au moment de l'absoute, dans l'église trop petite pour la foule des curieux. Pour guetter le grand bruit, il prit de la hauteur. La grille rouillée grinça sous la poussée. Le cimetière était désert. Le caveau des Montlieu, une construction massive, ornée d'angelots en jupettes moussues et d'une madone décapitée, déclencha son fou rire. Les prochains locataires des lieux gisaient dans la paille d'une de leurs granges. Notre-Dame de la Treille avait perdu deux paroissiens. (...)
Gilbert Millet: "Ennemis très chers" recueil de nouvelles, éditions Manuscrit,  2001
illustration: R.T. (alias Flora)  

15 avril 2014

Oeuvre de Gilbert * Pavés du Nord (roman, extrait)


[...] Raymonde abaisse son fusil, sans ôter le doigt de la gâchette. Dans sa tête, un grand bruit, une illusion, un klaxon sous la fenêtre, disloque les images. La galerie de mines s'écroule. Coup de grisou. Trois haveurs tués. A la surface, une locomotive percute la pile d'un pont. La chaudière explose sous le choc, libérant la vapeur et le charbon rougi, jets rouges et blancs qui communiquent le feu à la forêt voisine. La Simca blanche se détache de la masse de fumée, fonce dans la tranchée. Un corps d'enfant s'envole sur le talus, près du cadavre de Jean. Pour la première fois, Benoît Leblé pilote la voiture, rire sardonique de l'alcoolique. Elle lâche le fusil qui tombe sur le plancher.   Coron n'assiste pas à ce désastre imaginaire. Il est sorti de la maison, bien avant l'heure habituelle. Tous ses malheurs, la blessure du crâne, l'ingratitude d'avoir été jeté du lit, les deux photos de Pierre Fourche, l'absence de nourriture, ont bouleversé en lui l'horloge interne.
    Il n'est pas monté jouer avec le gros naïf. Ses pas l'ont entraîné vers la maison des Mauve. La mine de mou, l'écuelle de lait, à gauche de la chatière, il les connaît par coeur, en a déjà usé, par pure gourmandise. Aujourd'hui, la nécessité le pousse. S'il doit se faire voleur pour survivre à la faim, autant que le festin se montre à la hauteur. Les chats du lieu grognent, crachent, voûtent le dos, des simulacres de combat. Un rictus, un coup de patte suffisent à leur déroute. Ce sont des pacifistes gras, incapables de lutter contre Christophe Coron, le bourlingueur de toits. [...]

extrait du roman  Pavés du Nord,  éditions Quorum,  1997

04 septembre 2013

Gilbert Millet * "Le carillon" nouvelle, extrait




Publié le 17 Septembre 2008 sur Over-blog


   "Une main tremble sur le drap, celle qui bouge encore, serrée sur la télécommande. Dans cet état, tout chirurgien perdrait réputation et compte en banque. Privés d'un oeil ou deux pour un sursaut incontrôlé des doigts, ses patients multiplieraient les lettres d'injures, écrites en braille. Les plus virulents viendraient se plaindre, tentant de l'assommer à coups de canne blanche, heureusement bien imprécis, jetant sur lui d'énormes chiens-guides. Ayant renoncé depuis longtemps à l'ophtalmologie, Pierre ne risque plus rien. Son fils aîné lui a succédé, maître du cabinet, des deux étages de la clinique et des multiples pièces de la propriété. Parmi toutes les chambres, Christian proposait de lui en laisser deux, sur l'avenue, les plus bruyantes. C'était six mois après la mort d'Emilienne. Pierre n'avait plus envie de se battre ni d'encombrer les autres. Il refusa.
   Un claquement lui fait tourner la tête et murmurer la mélodie muette, le son du carillon, réconfortant, aimable qui a ponctué tous les quarts d'heure, pendant un demi-siècle, dans la salle à manger ou à travers les murs, le jour comme la nuit. Ici, il a fallu y renoncer, à cause de la minceur des cloisons, pour ne pas déranger les autres pensionnaires, d'anciens médecins grincheux qui s'auscultaient sans cesse, voyant leurs corps se délabrer sans rire d'aussi bon coeur que lorsqu'ils étaient jeunes, parlaient entre eux de leurs malades et disséquaient, goguenards, les pires infirmités. Pour la même raison, le téléviseur est réduit au silence, son ouïe affaiblie ne pouvant pas capter les décibels chétifs que l'on veut bien lui concéder.
   La grande aiguille fixe le douze, moment privilégié où la musique résonne, se prolonge avant de libérer les coups. De la vente aux enchères, Pierre se souvient parfaitement. Il débutait alors, était marié depuis huit jours et il fallait meubler l'appartement, le premier, celui qui ne comptait que trois petites pièces en plus du cabinet. Un rival acharné, myope aux montures d'écaille, était monté jusqu'à des sommes déraisonnables. L'achat du carillon en devenait incompatible avec l'état de leurs finances. Ils avaient tant de choses plus utiles à acheter... Emilienne avait néanmoins insisté et rien, personne ne résistait à Emilienne, surtout pas lui.
   Au fil des ans, la soumission s'était accrue. Il n'en souffrait pas trop, trouvait un apaisement à voir sa vie privée s'organiser sans lui. La perfection fut atteinte le jour où il devint capable de précéder tous les désirs de son épouse, portant des cravates vertes ornées de fleurs, se nourrissant de soja, d'épinards et de graines, sans regretter les viandes saignantes, faisant l'amour fenêtre ouverte, même les jours de gel, sous le regard de quatre chats dont chaque miaulement dénonçait son manque de virtuosité. Emilienne l'avait trompé pendant la guerre. Il ne l'avait appris que quarante ans plus tard, par un aveu fait sur le lit de mort. D'une voix éteinte, elle lui avait juré n'avoir tiré aucun plaisir de l'incartade. Il l'avait presque crue..." [...]

éditions Quorum 1998,  in  Petites tombes en viager

11 juillet 2013

Oeuvre de Gilbert * Le mépriseur (roman, extrait)


16 octobre 2010

   Voici un extrait du roman de Gilbert Le mépriseur, publié en 1993 aux éditions Manya. Le lent chemin de croix du commissaire Tardeau. Pour moi, c'est de la très grande écriture, et Gilbert savait à quel point j'étais avare des compliments. Il me donne, à chaque relecture, des frissons de plaisir et d'effroi...

  
(...) La nuit achève de tomber, repliant le vide que la large baie ouvre sur la ville en contrebas. Autour d'eux, l'obscurité tisse un écran accueillant à l'épave qu'est devenue sa vie. Il voudrait éteindre la lampe, s'évader dans le noir qui va les gagner, comme dans les draps d'antan, chauffés d'une bouillotte. Mais elle ne supporte pas les draps, pas plus qu'elle n'accepte de se livrer à l'amour sans lumière et, loin de trouver l'apaisement, il se découvre cristal cassant, statue exposée dans une vitrine, porcelaine agitée par des visiteurs pervers suspendus dans l'air derrière la vitre, riant à gorge déployée de sa nudité adipeuse.

   Maintenant qu'elle l'a privé de vêtements, il faut différer les gestes plus compromettants. Seuls les mots ont alors un effet, petits mots, ni trop courts ni trop longs, et ronds comme une toupie, mots qui se déroulent comme une corde ronflante. L'idéal serait de l'amuser, de la détourner de sa besogne, quelques minutes, une seconde. Il tente une plaisanterie, une deuxième, puis d'autres, les plus éprouvées, les plus éculées, celles qui assurent d'ordinaire son succès. En vain.
   Toujours, il les a conquises par le rire, sachant qu'il ne disposait pas d'autres armes, avec une profession peu propice à inspirer la passion, un physique distendu par la nourriture et la bière, handicaps qu'il s'acharnait à dissimuler le plus longtemps possible sous la fantaisie. Ces conquêtes, consommées au creux d'un lit et défaites au matin, par lassitude, par mégarde ou parce que de plus brillantes victoires s'annonçaient, baignent dans le lointain. Son humour, il ne le retrouvera que plus tard, dans ces années vers lesquelles il se hâte, lorsqu'il n'en aura plus besoin parce que sera dépassé le cap du dernier recours.
   De toute façon, Martine est une trop redoutable travailleuse. Elle ne saurait supporter de se distraire de sa tâche, avant de l'avoir peaufinée de toute sa technique, n'admettant aucun contretemps, aucun obstacle sur la route tourmentée de l'orgasme. Face à pareil adversaire, et au ciel obscurci des regards qui le jugent, la partie est perdue d'avance, la défaite consommée avant même la bataille  et il s'abandonne lentement, pour la première fois depuis un siècle, pour la dernière fois avant un siècle, perdu, écartelé, entre deux infinis. (...)

26 juin 2013

Oeuvre de Gilbert * Sentiments interrompus (nouvelle, extrait)


6 décembre 2010
(...) Un kilomètre aller, à pas frileux, respirations bien cadencées, pour ne pas se mettre en nage et risquer une pneumonie; un kilomètre retour, en contournant les flaques d'eau où il aurait été si agréable de taper du pied; deux kilomètres funèbres et silencieux, lente caravane dont les oiseaux se moquaient et qui suscitait les éclats de rire du vent coincé parmi les châtaigniers. Parfois, après le demi-tour, Père prenait la parole, décrivant le sort des enfants pauvres condamnés à travailler dès leur plus jeune âge, à fumer, à boire, à se droguer ou victimes de la famine dans des pays lointains. Ces veinards ignoraient tout des joies de la famille.
   Une fois, Laurence avait essayé de mourir de faim, s'était tenue immobile devant l'assiette de potage, les mains à plat sur la nappe, le dos rigoureusement droit. Les réprimandes étaient venues bien vite, les allusions aux Ethiopiens, aux Nigériens et autres Somaliens, aux enfants martyrs que l'on envoyaient dans la rue, sans même une tartine. Simulant une envolée de ferveur mystique, elle avait alors prétendu jeûner pour les déshérités d'Afrique, afin de supporter une faible part de leur fardeau. Emu de tant d'amour, de tant d'humanité, Père s'était levé, ce qui est interdit au beau milieu d'un repas. déposant un baiser reconnaissant sur le front de sa fille, il eut ces mots terribles : "Tu es en train de mériter quelques jours de notre paradis." 
   Elle en resta figée, frissonnante de terreur. Loin de la dispenser de forêt, ce jeûne allait lui valoir le paradis aux ailes lourdes, aux longues allées désertées par les satyres, aux vitrines sans pâtisseries, aux vieilles paroissiennes tremblotantes? Il fallait manger au plus vite, se précipiter sur la soupe, en reprendre trois fois. C'était malheureusement un potage au tapioca, peu propice à la gourmandise. Et puis quelle image aurait-elle donnée en reniant les paroles qui lui avaient valu un baiser de Père? Elle résista près de trois jours, encouragée par l'admiration de Marc et d'Hélène qui voyaient en leur soeur la sainte qu'elle s'acharnait à ne pas devenir. (...)

extrait de la nouvelle "Sentiments interrompus" in Petites tombes en viager, éditions Quorum, 1998

15 juin 2013

Gilbert Millet: Comme une madeleine (extrait)


23 mai 2009
  
Le village occupe le plateau, terre de blé, de betteraves. Le lac repose à ses pieds, dans la verdure. Plage, bateaux, un plan d'eau comme il en existe tant. Ce lac, pourtant, joue à mes yeux le rôle de la madeleine de Proust. Enfant, j'y étais conduit par mes parents. Nous y faisions du pédalo, nous marchions sur les berges. N'aimant pas l'eau, je ne me baignais pas. C'est sans doute pour cette raison qu'adulte, je n'y suis jamais retourné. Monampteuil était sorti de mon esprit.
    Je n'étais pas le seul  à perdre la mémoire. Le parc nautique de l'Ailette avait pris le dessus, détourné le public. Perte de renommée. C'est le hasard qui m'a rendu Monampteuil. Une carte de l'Aisne tombe sous mes yeux. J'y retrouve les itinéraires des randonnées cyclistes de l'adolescence. Des noms renaissent, communes que mon vélo traversait, où je n'ai sans doute jamais posé le pied : Pargny-Filain, Chevregny, Urcel, Chavignon, Monampteuil... Je me souviens qu'en 1956, alors que j'étais allé souhaiter la bonne année à mon arrière-grand-père, nous fûmes bloqués sur le plateau par un verglas soudain, incapables de regagner Laon. Deux jours de vacances imprévues à la ferme. Je me souviens qu'un avion, un jour, s'écrasa dans le lac, que son pilote périt. Je me souviens...
   La nostalgie n'est pas mon fort. J'aime me moquer de tous ces gens qui décorent le passé de grâces surnaturelles, parce qu'ils ont vieilli, que leur enfance figure un paradis perdu. Dans les gravières proches de Monampteuil, on trouve des coquillages, fossiles d'un temps où la Picardie gisait au fond de la mer. Faut-il, en regardant le lac, rêver du temps béni où ses eaux composaient l'océan ? Passé pour passé, je préfère celui qu'on recueille avec précaution, dans les archives, dans les bibliothèques. Sous la terre également. Mon instituteur du cours élémentaire première année était archéologue, spécialiste d'un passé lointain, paléolithique, néolithique. Il amenait en classe des pierres taillées, polies, qu'il avait recueillies, nous expliquait leur fabrication, leur maniement, la vie des hommes préhistoriques. J'ai retiré de ces leçons un amour de l'histoire qui tente d'approfondir les mystères de nos origines, de comprendre d'où vient l'homme, quelles vicissitudes il a traversées. J'en ai gardé de même un goût pour le progrès. Jamais je n'éprouverai l'envie de retourner dans les cavernes, de chasser le gibier avec des pointes de silex. Au feu de bois, je préfère les douceurs du chauffage central, un bon livre à la main.

"Picardie, autoportraits"  recueil collectif  

31 mai 2013

Gilbert

5 juillet 2008


(...) De demi-ton en demi-ton, monte la perfection rugueuse des pierres hissées, du plus loin des carrières, par les boeufs massifs avides de se changer en gargouilles, de contempler l'horizon nuageux tout en crachant une pluie sale. Isabelle s'est allongée, dans sa posture de gisant. Cette pétrification est le contraire d'une paralysie. Ainsi couchée, elle sent le choeur se bâtir de sa chair durcie, de ses os, puis le transept, la nef et la façade, le jubé, les voussures, les travées et les voûtes, croisées d'ogives à l'acoustique parfaite que la musique borne et traverse. Sans efforts, son chef-d'oeuvre se hérisse de tours octogonales où culminent les flèches.
            * Denn alles Fleich, es ist wie Gras
              und alle Herrlichkeit des Menschens
              wie des Grases Blumen.
L'herbe et les fleurs des champs chatouillent ses paupières, picotent ses narines et c'est la renaissance de la couleur, les vitraux qui se tissent de croches, des clefs de sol, se vitrifient de rondes et de soupirs, d'éclats de verre, résilles de plomb, de triolets où les ouvriers se mettent au travail, échelles, marteaux, sous l'oeil d'un diable jaune. Humble et contrit, Théophile pénètre dans l'église qu'il a fait construire, s'agenouille devant l'autel de la Vierge. (...)
* "Car toute chair est comme l'herbe / toute la gloire de l'homme / est comme la fleur de l'herbe" Première Epître de Pierre; deuxième partie du Deutsches Requiem de Brahms.
Gilbert Millet: Le Déchant, roman, éd. Nestiveqnen, 2005

 Le sept juillet 2006, vers sept heures du matin, il a cessé de respirer soudain, laissant béant l'immense espace qu'il occupait jusque là. Depuis, le mystère indéchiffrable de la mort se dresse devant moi à chaque instant: comment peut-on, dans une fraction insaisissable de l'instant, devenir RIEN, après avoir été TOUT? Devenir fantôme de plus en plus évanescent du souvenir...
   Je ne possède aucun remède réconfortant d'une croyance en un au-delà, d'une âme  qui veillerait sur moi avec mansuétude. C'est le souvenir puissant d'un combat héroïque de chaque instant qui me transmet son incroyable énergie, suppléant à la tristesse une volonté de faire de chaque jour fugace quelque chose de sensé qui ne le laisserait pas s'enfuir sans laisser de trace.