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09 février 2015

Bribes de mémoire 21 * Ma tante (3)

    La guerre froide dure plus d'un an. Le gendre, pétri de remords et de honte, présente et réitère ses excuses les plus plates. Ma tante reste de marbre. Un marbre cependant fissuré : pendant quelques mois, les ondes du choc perdurent, avec des tremblements et des pleurs incessants. La vie est irrespirable sous le toit familial. Ma tante est comme ratatinée sous le choc de son univers ébranlé : une telle ingratitude est-elle possible ? Soudainement, elle s'affaisse, son visage lisse se ride comme un fruit séché. Sa fille travaille encore et, prise entre deux feux, elle part le matin la boule au ventre. Le gendre ne se porte pas mieux : essuyant un refus glacial à sa demande de pardon, devenu transparent aux yeux de ma tante, il dépérit de ce tête-à-tête muet, verrouillé de mépris et finit par mourir d'un arrêt cardiaque. Le destin semble se déchaîner sur la maison qui perd son aspect de ruche joyeuse qu'elle gardait depuis des décennies.

   Des voix accusatrices murmurent aux oreilles de ma tante le prix de son intransigeance. Elle finit par se poser une petite question. Mais le mieux encore c'est de remettre la réponse dans les mains des compétences célestes : elle part pour le confessionnal. Au retour, elle nous raconte, triomphante : "J'ai dit au bon Dieu : Seigneur, si je suis responsable, fais que je sois frappée par ta foudre, là, tout de suite ; et comme rien ne s'est passé, j'ai ma conscience tranquille désormais !" Ses tremblements cessent sur-le-champ et elle retrouve le sourire.

   Ma tante a sa fille pour elle seule maintenant et la maison devient de plus en plus grande. Elles font des projets pour les années à venir : ma cousine va bientôt prendre sa retraite de directrice d'école et, très habile de ses mains, elle fabriquera des vêtements, des tissages et des tricots pour lesquels la matière première s'accumule dans les placards. Ma tante est une habituée des marchés depuis des années : n'ayant pas de retraite, elle vend des graines de tournesol, de potiron grillées et du pop-corn préparés la nuit qui précède le jour du marché. Sa gaieté attire des clients fidèles depuis le déluge. Elle et sa fille ouvriront peut-être même une boutique...

    Le cancer de ma cousine est découvert pendant l'été et on l'enterre six mois après, des souffrances inouïes séparant les deux dates. Ma tante s'occupe d'elle entièrement, avec une tendresse et un dévouement sans comparaison. Ma cousine redevient son bébé sans défense qu'elle va perdre à son tour. Elles sont, toutes les deux, admirables de dignité.

Ma tante survivra à sa fille de quelques années, pour sa petite-fille et pour ses arrières petits-fils. Mais la flamme vacille et ne tardera pas à s'éteindre, laissant son souvenir profondément imprégné en moi.

05 février 2015

Bribes de mémoire 20. Ma tante (2)



la traversée de la Tisza dans le bac
   Je tombe sur une photo prise dans les années soixante-dix, lors de nos retrouvailles estivales: sur les douze personnes souriant du plaisir d'être une fois de plus réunies, au bout d'un an, malgré la distance et les frontières à l'époque difficilement franchissables, plus de la moitié manque aujourd'hui à l'appel. Nos sourires ne laissent pas pressentir les tragédies et les deuils à venir. Quelle chance d'être privés de cette prescience !..
   Nous sommes dans le jardin de chez ma tante, parmi ses célèbres géraniums. Son côté "mère-poule" est comblé : toute sa maisonnée est là, son frère et la famille de celui-ci aussi. Il reste à ma tante a une fille unique car la petite soeur est emportée par une maladie aujourd'hui enrayée : la diphtérie. Dans un premier temps, le gendre, avec ses manières de "rat des villes" fait sourire d'indulgence les "rats des champs" qui l'accueillent : il n'a pas le même accent, il a des "manières"; il roule ses cigarettes et manucure ses ongles, exige des serviettes à table. Peu importe: il participe à l'ascension de la fille, institutrice, qui sort déjà des rangs. Après quelques brèves tentatives d'indépendance aux bras de son mari, elle regagne le bercail parental avec lui: il y a de la place et ma tante ne demande que ça! Elle est dévouée à l'extrême et c'est sa façon de se rendre indispensable. Tel un chef d'orchestre, elle organise la vie de la maison. Son mari, souffreteux depuis la guerre est couvé comme un enfant : elle lui épargne le moindre effort et du coup, il est à la merci du plus innocent courant d'air. Je le revois, coincé près du poêle, avec gilet en peau de mouton et casquette, à l'abri d'un hypothétique refroidissement, n'ayant droit qu'à l'eau préalablement tiédie et à sa cuillère à soupe réchauffée. Ma tante est la risée de mon père mais elle avale sans broncher toutes les remarques moqueuses venant de son "petit frère", de neuf ans son cadet.
   Fatalement, son mari tombe gravement malade et il est hospitalisé pour une embolie pulmonaire. Il refuse de prendre les médicaments des mains des infirmières, il attend les visites de "Mère". Il ne ressortira pas de l'hôpital et ma tante reste longtemps inconsolable. Sous les apparences d'une vie paisible, un volcan va entrer en éruption. Le gendre prend sa retraite et se retrouve à la maison à longueur de journées, nez à nez avec sa belle-mère, dévouée jusqu'à l'étouffement. Et justement! Un beau jour, son courage dopé par quelques gorgées d'eau-de-vie maison, geste tout à fait inhabituel, il vide son sac des décennies de rancoeurs aigries et tente d'étrangler la vieille femme... Elle est sauvée in extremis mais une profonde fracture s'opère dans la famille et préfigure sa lente décomposition...

01 février 2015

Bribes de mémoire 19. Ma tante (1)

    Il y a des personnes qui occupent des places démesurées dans votre décor, d'autres passent discrètement, sur la pointe des pieds, au risque de s'effacer de votre mémoire avant l'heure. Les premières en monopolisent les sillons profonds, leur image surgit immédiatement, leur voix, leur rire le plus souvent.
   Une figure parmi les plus pittoresques de mon enfance est ma tante, la soeur unique de mon père. Petite et ronde, dynamique  -  même à quatre-vingts ans passés, elle nous devance allègrement en marchant  -  les yeux légèrement bridés de mon grand-père qui me font soupçonner un lointain héritage des steppes d'Asie. Personnage si fort qu'elle inspirerait un roman à elle seule...
   Née en 1913, elle a un an lorsque mon grand-père s'en va au front russe. Mon père naît neuf ans après. Une relation très forte, presque maternelle l'attache à lui: même à l'âge avancé, il restera son "petit frère". D'ailleurs, elle a facilement cette attitude de "mère-poule" envers tous ceux qu'elle aime, y compris les "pièces rapportées" tant qu'elles n'ont pas démérité... Alors, cet amour démesuré et sans bornes se transforme en haine impitoyable et sans rappel, ses yeux bridés deviennent deux lames acérées... Cependant, cela ne concerne que branches rapportées: les liens du sang demeurent au-dessus de tous les tourments, sans limites et sans conditions.
    Obligée de quitter l'école, elle commence à travailler tôt, en tant que bonne chez des gens aisés. A seize ans, elle rencontre l'homme de sa vie, le premier et l'unique, un homme doux, un peu effacé  -  mais comment aurait-il pu résister, sans se révolter, au maternage intensif de ma tante?... Les parents s'opposent au mariage car elle est mineure mais elle déclare sans appel : "C'est lui ou la corde!" (allusion que tous les Hongrois comprennent immédiatement, la pendaison étant le mode de suicide le plus répandu dans nos campagnes). Je ne les ai jamais vu se disputer, pas même une "panne de sourire", expression qui désigne un froid passager entre époux. Ils s'adressent l'un à l'autre avec une immense tendresse, se donnant "Père" et "Mère", se tenant par la main, se gratifiant souvent d'une petite caresse ou d'un baiser.
    Difficile d'imaginer deux caractères plus contrastés. Ma tante, haute en couleurs, rit facilement aux éclats, adore danser et ne s'en prive pas, même à quatre-vingts ans passés, si l'occasion se présente. Je ne l'ai jamais entendu se plaindre de fatigue, pourtant, à 87 ans, elle retourne encore la terre de son jardin. Deux tragédies finissent par avoir raison de son indestructible joie de vivre.
(à suivre)

15 mars 2014

Bribes de mémoire 18. * De mon grand-père maternel

  La silhouette de mon grand-père maternel fait partie du décor extraordinaire de mes vacances. La casquette quitte rarement sa tête (cette région a des habitudes vestimentaires différentes - nous ne sommes pas encore à l'époque de l'uniformisation créée par la télé et le commerce mondial); d'ailleurs, je ne peux pas l'imaginer avec le petit chapeau de mon autre grand-père et l'inverse serait tout aussi inconcevable. Sans doute pour protéger sa calvitie du soleil, des gouttelettes de chaux et de crépi. Il est maître maçon et fier de l'être. Dans ce petit village paysan, être artisan procure un certain statut. Cela ne l'enrichit certes pas; il travaille dur car en plus de la maçonnerie, il cultive son lopin de terre et il loue ses bras pendant la moisson afin d'assurer les revenus pour une famille de six enfants dont deux meurent en bas âge. Il habite sa propre maison, montée de ses deux mains.
   Il est issu d'une dynastie de maçons: ses aïeux, depuis des générations, ses frères et un de ses fils, ses neveux et petits-fils, tous exercent le noble métier des bâtisseurs comme si ça allait de soi. A cette époque, à la campagne, le maçon doit gérer la construction depuis les plans jusqu'aux finitions: il est à la fois maçon, charpentier, couvreur, carreleur, menuisier et peintre en bâtiment. Mon grand-père est très demandé dans les campagnes alentour: il est apprécié non seulement pour son perfectionnisme mais aussi pour le bon goût dans le choix des couleurs du crépi. Il se déplace à bicyclette pour travailler à des dizaines de kilomètres plus loin. Je me souviens de ses retours avec le soleil couchant, couvert des gouttelettes du crépi, exténué, s'asseyant à l'ombre pour griller une cigarette, avant même de se laver... Plus tard, un vélo Solex facilite la tâche, et pour finir - suprême luxe - une mobylette...
   Mais il a d'autres cordes à son arc! La tonnelle de son jardin cache un petit atelier, toujours fermé à clé, interdit même à ma grand-mère. Je considère comme un privilège l'autorisation d'y pénétrer. Le mobilier est modeste: un petit divan dans un coin pour les rares siestes des jours de fête, une table et une chaise. Sinon, des outils mystérieux partout! Car mon grand-père est aussi cordonnier et horloger amateur, bien équipé! Sans parler de ses ustensiles de barbier! Il apprend ces métiers tout seul, en observant les mécanismes, et il les exerce parallèlement, quand les mauvaises saisons stoppent les travaux de maçonnerie.
   Son métier à travailler debout toute la journée dans la poussière lui lègue une silhouette droite et élancée - et un asthme tenace (jamais soigné) qui l'empêche de respirer des nuits durant. J'entends encore le sifflement rauque de son souffle et revois son geste pour allumer le petit poste de radio fixé au mur près de son lit, sur les 4 - 5 heures du matin. A cette heure-ci, les émissions en hongrois de La Voix de l'Amérique et de l'Europe Libre  ne sont pas encore trop brouillées. Il est étonnant, mon grand-père. Avant la guerre, on le traite de communiste subversif ; pendant le régime totalitaire il devient dangereux réactionnaire. Je comprends avec ma tête d'adulte qu'il était seulement un homme libre...

illustration: portrait de mon grand-père fait vers mes 11-12 ans

11 février 2014

Bribes de mémoire 17. Vacances d'été


   
   Curieux pouvoir suggestif maternel sur l'imaginaire enfantin ! Ma mère nous transmet ses sensations, sa propre nostalgie, débordantes dans ses récits, jusqu'à l'intonation de sa voix, pour ce coin de paradis ainsi créé qui, chose étonnante, se montrera à la hauteur, tous les étés de nos vacances de rêve...
   Objectivement, c'est un petit village perdu dans des collines boisées, mais pour nous, enfants de la Grande Plaine, habitués à sa  "planitude" absolue, la moindre bosse est empreinte d'exotisme. Une unique route asphaltée le traverse; les autres rues sont de sable et de poussière, transformées en torrents qui les dévalent, par temps d'orage. Les gens vivent de leurs maigres parcelles, ayant été forcés de se regrouper en coopérative après la répression qui suit les événements de 1956. Ils ont droit à un lopin privé, aux côtés des terres "communes". Malgré le fait que tous sont logés à la même enseigne, la distance entre paysans riches et pauvres de jadis persiste dans les consciences et empoisonnera quelques amours dépareillées.
   J'y passe les étés de mon enfance et de mon adolescence, dans un bonheur absolu (si, si, ça existe!), dans la légèreté octroyée par la liberté loin des parents, sous l'affection bienveillante de ma tante. Pourtant, aucune distraction sophistiquée à l'horizon: la télévision fait son apparition vers mes 15 ans, par un unique poste dans la Maison de la Culture. Cette dernière sert aussi de salle de projection pour la séance hebdomadaire de cinéma. Une épicerie, un bureau de poste, une école et une église - les adolescents de nos jours consentiraient-ils à sacrifier un seul jour de leurs vacances dans un tel trou perdu? 
   Je loge le plus souvent chez ma tante. Je garde leur vache, je participe aux travaux des champs : ramassage du foin, des pommes de terre, désherbage du maïs, je marche parfois des kilomètres pieds nus, mon grand plaisir. Il arrive qu'à la tombée du jour, nous arrêtions en chemin une charrette qui rentre, chargée d'une montagne de foin que j'escalade pour enfouir mon nez dans ce "matelas" au parfum de l'été.
   Mes tantes m'accompagnent à mes premiers bals; elles font "tapisserie" pour servir de gardes rapprochées. Premiers flirts ingénus : comment aurait-il pu en être autrement sous autant de regards vigilants? Mais cela n'empêche pas les premiers frissons, les regards obliques échangés, les étreintes chastes de ces danses démodées qui permettent de se toucher au lieu d'enfermer chacun dans sa bulle solitaire...

29 octobre 2013

Bribes de mémoire 15. Ma grand-mère maternelle


(publié le 19 Octobre 2008 sur http://flora.over-blog.org)


ma grand-mère vieille
portrait que j'ai fait lycéenne
pendant les vacances

   Cette autre grand-mère, maternelle, je la fréquente tous les étés, pendant vingt ans, lointaine, au goût des vacances ensoleillées, d'une grande tendresse envers ses petits-enfants. Éternellement habillée en noir ou en bleu foncé, l'immanquable fichu sur la tête (noué souvent vers l'arrière, sur la nuque, à la différence de mon autre grand-mère), un tablier bleu devant elle - et surtout, volontiers pieds nus tout l'été. Elle passe son temps libre assise devant sa fenêtre, une jambe repliée sous elle. La fenêtre donne sur la route perpendiculaire qui se perd vers l'horizon boisé et sablonneux d'où les nuages de poussière soulevée par les charrettes à cheval font apparaître parfois ses deux fils, ses tripes, ses enfants chéris. Elle a aussi deux filles : ma tante et ma mère. Elle colle le petit suffixe tendrement possessif à leurs prénoms aussi bien qu'à ceux de ses fils. Cependant, elle ne se couche jamais sans avoir vérifié si les deux fils sont bien rentrés. Parfois, je la vois par la fenêtre : sa silhouette droite, les mains nouées sous son tablier, elle monte la garde au coin de la maison, telle une sentinelle, fixant la route jusqu'à plus de minuit, pour guetter le phare de la moto qui doit ramener le plus jeune chez lui. Elle peut alors se coucher, rassurée.

   
à gauche en corsage blanc, avec sa soeur
Mes intuitions d'enfant se vérifient aux récits de ma mère et de ma tante. Il y a des mères "à fils" et des mères "à filles". Ma grand-mère est des premières. Je ne saurai jamais ce qui lui a inspiré le mépris profond et inconscient, devenu impitoyable envers la gent féminine. Elle laisse partir - si elle ne la pousse pas - sa fille de dix-huit ans à l'autre bout du pays, au bras d'un homme qui lui inspire confiance et sympathie (entièrement méritées, au demeurant). Je suis intimement persuadée  qu'elle paye ce geste par des décennies de remords qu'elle tentera de compenser par un excès de tendresse et de générosité. 

   Ma mère souffre de l'éloignement, ne se plaint jamais de son enfance et appelle sa mère "ma douce mère", une expression jadis courante. L'été donne l'occasion à de joyeuses retrouvailles qui se terminent par des séparations poignantes pour un an.

J'ignore par quel instinct ma mère devient une mère gaie et aimante. Une chose semble sûre : ce n'est pas la sienne qui lui sert de modèle durant les dix-huit premières années de sa vie...



26 septembre 2013

Bribes de mémoire 16. Rêves promis





Publié le 3 Novembre 2008

   



   Nos premiers départs en vacances chez les grands-parents maternels s'apparentent plutôt à des expéditions et en y repensant, j'admire le courage et la ténacité de ma mère pour s'y lancer, aller et retour, à travers un pays qui se remet lentement des blessures de la guerre. D'après ses récits, la première traversée de Budapest en tramway, avec un bébé de six mois - moi-même - et les bagages, est épique. La ville offre un spectacle de désolation. Encore en ruines en 1948 car les Allemands s'en sont retirés au printemps 1945, sous la poussée de l'armée russe et après avoir fait sauter les huit ponts sur le Danube, en plein après-midi, chargés de piétons et de véhicules...

   Il faut prendre le train vers huit heures du soir, en changer trois fois avant d'arriver le lendemain après-midi (cela donne une idée de la vitesse des trains aux banquettes en bois, d'un confort très rustique et des temps d'attente interminables, pour faire moins de quatre cents kilomètres), dans une petite gare. Mais ce n'est pas encore fini! Le village de nos rêves se cache dans les collines, à quelques kilomètres de la gare. C'est mon oncle qui vient nous chercher, et en fiacre, s'il vous plaît, comme des vrais seigneurs! Le fiacre ne sert que pour les grands jours, essentiellement pour des mariages et pour notre arrivée!
    
    Ma mère prétend depuis toujours que l'air ne contient pas la même dose d'oxygène, une fois le Danube traversé, mais bien supérieure, et nous le ressentons effectivement ainsi. A mesure que nous nous approchons de la montée vers la maison des grands-parents, l'excitation augmente et je la ressens des décennies plus tard, intacte, tant elle m'envahit à chaque fois comme une onde bienfaitrice, une promesse de pur bonheur qui m'attend à coup sûr. 
   
   La maison se remplit aussitôt : les oncles, les tantes et les cousins accourent de toute part et une quinzaine de personnes se serrent dans la petite cuisine de ma grand-mère, dans un bruissement joyeux. On constate les changements survenus depuis l'an passé, les enfants grandis, un ou deux bébés de plus. Les vieux ne changent pas. Ils ont toujours la même allure, immuable. Ils le resteront ainsi pour l'éternité, dans ma mémoire...

05 septembre 2013

Bribes de mémoire 14. De ma mère...



Publié le 7 Octobre 2008


Ma mère est originaire de l'autre bout du pays et même si cela ne fait pas une grande distance à l'aune de la France, l'autre bout est quand-même l'autre bout, avec ses différences de mentalité, de climat, de paysage et de la façon de chanter la parole. Elle prétend même que l'air que l'on respire a une autre saveur là-bas... C'est ainsi que le petit village d'une centaine d'habitants, perdu dans les collines couvertes d'acacias et de chênes, prend pour nous, enfants, le goût d'un authentique paradis où nous passons nos vacances d'été pendant vingt ans !
Elle n'a pas dix-neuf ans lorsqu'elle débarque, au bras de son mari tout neuf, dans la maison de ses beaux-parents où il faudra bien qu'elle s'impose. Elle qui ne s'est jamais éloignée de son village au-delà de la ville voisine, fait d'un coup un bond de quatre cents kilomètres pour ne revoir la famille, les amis, le clocher de son église qu'une fois par an. Elle ne comprend pas bien le patois local et les gens moquent son accent, exotique pour les autochtones.
La belle-mère entend bien sauvegarder son territoire mais ma mère, même intimidée au début, n'est pas de la trempe de ceux que l'on plie longtemps... Mes souvenirs les restituent toutes les deux, déjà pacifiées, avec la tension rentrée sous le tapis et y maintenue avec vigilance par la plus forte. Tout au plus, elle me dit : "tu ressembles à ta grand-mère" dans les moments où elle n'a pas envie de me complimenter. Je pense que leur méfiance réciproque perdure jusqu'à la fin de la vie de ma grand-mère, malade d'un cancer que ma mère soigne à la maison jusqu'à son dernier soupir...
Devenue veuve à soixante-sept ans, à terre une seconde fois huit ans après, à la mort de mon frère, je lui propose de noter l'histoire de sa vie pour l'aider à surmonter sa détresse. Ses premières "bribes de mémoire" à elle avoisinent, dans un gros cahier, les recettes de cuisine, les registres des dépenses mensuelles. Lorsqu'elle me les fait lire pour la première fois, je surprends le soin instinctif de la bonne élève d'autrefois, dans la vivacité et la souplesse de son écriture.
Je lui fait part de ma surprise : "Comment se fait-il que ta mère est si absente de ces pages?" Elle dit avec stupeur : "Tiens, c'est vrai. Je ne m'en suis pas rendu compte. Maintenant que tu le dis, je n'ai aucun souvenir de tendresse venant de ma mère"...

18 août 2013

Bribes de mémoire 12. De mon grand-père paternel (3)


12 septembre 2008

  
son portrait fantaisiste par moi à 12 ans
Les années de paix, mon grand-père fait vivre sa famille tant bien que mal, en vendant la force de ses bras. Toute la famille doit y contribuer : ma tante est bonne chez des gens aisés, mon père, à six ans, garde les oies d'un paysan et mes grands-parents sont saisonniers, au gré de la demande pour les travaux des champs. De temps à autre, on confie à mon grand-père un troupeau de bovins à conduire jusqu'au fameux marché à bestiaux, à pied, à deux cents kilomètres plus loin, dans la célèbre plaine de Hortobágy, devenue attraction touristique de nos jours. A l'époque, c'est la route de tous les dangers, repère de détrousseurs de grand chemin. La nuit, on fait halte dans des auberges plus ou moins louches et le matin, on peut se réveiller dépouillé de l'argent du marché, l'argent qui ne vous appartenait même pas ! C'est ce qui arrive à mon grand-père un soir où il a l'impression de tomber dans un sommeil sans fond...
   Chemin faisant, il apprend sa géographie, en récitant par coeur les noms de tous les villages traversés et, des années plus tard, nous apprenons à les réciter avec lui, à notre tour, mon frère et moi.
   En hiver, il nous fabrique des jouets rudimentaires et extraordinaires, à partir des tiges de maïs reliées avec des allumettes : une paire de boeufs tirant une charrette. Lorsque nous le supplions de nous faire un dessin, ses doigts déformés par le travail dur ont du mal à tenir le crayon pour exécuter l'unique dessin dont il a l'habitude : un cheval qui commence immanquablement par un grand 2...
   Il ne nous gronde jamais, et nous évitons de désobéir devant sa gentillesse désarmante. Déjà vieux, il est très fier d'être encore capable, démonstration à l'appui, d'exécuter un poirier impeccable qu'il a, jadis, au sommet de sa gloire, produit sur le toit d'une maison, en haut de la cheminée !
   Je n'ai jamais vu mon grand-père aller à la messe. Cependant, le soir, la mémoire le restitue se préparant au coucher, à l'immuable rituel du pliage lent et scrupuleux de ses habits, aux murmures de ses prières perpétuelles qui se terminent par les noms de tous ceux qu'il aime, les recommandant à la grâce de son dieu...

17 août 2013

Bribes de mémoire 11. Mon grand-père paternel (2)


6 septembre 2008
  
   C'est l'Empire Austro-hongrois en déclin, avec, à sa tête, l'empereur François-Joseph, vieux comme le monde, régnant depuis ses 18 ans. Il commence sa carrière d'empereur en écrasant dans le sang la révolution hongroise de 1848 suivie d'une guerre d'indépendance, avec leur cortège de héros et de martyres dont le souvenir nourrira la braise sous les cendres. Le vieil empereur disparaît en 1916, en plein cataclysme qui emportera deux ans plus tard son empire disloqué. Son exceptionnelle longévité (les vieux dictateurs des temps modernes réitèrent l'exploit) lui confère une certaine indulgence du peuple: à force de ressembler à un meuble immuable, on finit par le trouver rassurant. J'ai toujours entendu mon grand-père l'appeler par un diminutif familier : Ferenc Jóska (prononcer: Féréntz Ioshka : diminutif de Joseph).
  
   N'empêche qu'un an après son mariage (1913) et avec ma tante de quelques mois, mon grand-père pose en tenue militaire sur la photo jaunie. Ma grand-mère sans foulard pour l'occasion ! Je découvre son visage jeune et joli que je ne connaîtrai que ridé et toujours à l'ombre d'un foulard...
   Mon grand-père s'en va pour les années de guerre, se fait prisonnier sur le front russe et finit dans une ferme dans le Caucase, désespérément loin de la famille et du pays. Il apprend à baragouiner en russe mais une nuit d'hiver, il décide de s'enfuir : le paysan s'attaque à coup de fourche à sa fille qui veut épouser un autre que le choix du père, à sa femme en même temps qui la soutient. Mon grand-père dit simplement : Je l'ai renversé dans la paille sinon il aurait fait malheur avec sa fourche. Du coup, je n'avais pas le choix, je me suis sauvé dans la foulée... Il ne relève même pas l'acte de courage, on n'a pas à réfléchir dans ce genre de situation d'urgence, on fait ce qu'on a à faire et c'est tout.
   C'est l'hiver en Russie et il revient à pied, marchant surtout la nuit, pour éviter les humains. La nuit, ce sont des loups dont il faut se méfier : on distingue leurs silhouettes noires sur fond de hurlements affamés sur la crête des congères et il convient de ne pas se placer dans le sens du vent... Nous écoutons ces récits avec mon frère, retenant notre souffle, composant notre cinéma dans la tête : des décennies plus tard, j'ai toujours les mêmes images, intactes d'un cinéma en noir et blanc.

16 août 2013

Bribes de mémoire 10. De mon grand-père paternel (1)


1 septembre 2008
   Avant que l'omniprésence magique de la télé ne gagne les foyers, les occasions sont nombreuses pour la transmission de l'histoire familiale. Nous, les enfants, sommes insatiables à écouter et à réécouter les récits de mon grand-père dont la guerre avait fait un aventurier bien malgré lui.
  
Le portrait de mon grand-père fait vers mes 14 ans
Je me rends compte soudain que d'un côté comme de l'autre, c'est le grand-père qui raconte. Pourtant, tout nous fascine dans ces vies d'autrefois dont nous sommes issus mais de mes grands-mères, je ne saurai presque rien. Pourquoi? Mystère... Je pencherais plutôt vers une habitude inculquée par une éducation séculaire : la femme se tait et écoute l'homme qui ramène les histoires du monde extérieur.
   Mon grand-père paternel est né en 1887, dans une famille dont la seule richesse était ses nombreux enfants. Pendant la bonne vingtaine d'années que je l'ai connu, il a toujours la même tête, la même silhouette, sans vieillir ou toujours vieux : très petit (1 m 60 à peine), vif sans jamais se presser. Mais ce dont je me souviens le plus c'est son sourire qui éclaire le visage et les yeux bleus lumineux que j'espérais vainement en héritage... Mon grand-père, c'est un tout : une réelle bonté, une gentillesse dont je ne l'ai jamais vu se départir, jamais entendu lâcher un juron qui soulage la colère et dont la langue hongroise est si généreuse. Je me demande souvent quel était son secret, quels gènes familiaux distribuaient cette joie de vivre indestructible, simple et permanente dont ses frères et soeurs étaient également pourvus...
   La plupart du temps, il n'y a
 même pas de croûtons secs à picorer dans la corbeille à pain. On amène donc les enfants au marché, dès l'âge de six ans, pour essayer de les caser chez les paysans riches. Ces récits comme leur souvenir me serre le coeur, encore et toujours. Et pourtant, mon grand-père les raconte avec le sourire, comme une fatalité simple et évidente, à laquelle il a survécu : il est donc le gagnant, en fin de comptes.
   Chez le paysan, il dort avec le bétail, dans la paille de l'étable. Il dit que ça tient chaud, une vache qui vous souffle dessus, il lui en est reconnaissant. La paye pour un an de peine : un demi-sac de blé et une paire de bottes usagées mais on est nourri et logé. Le fils du patron est un plaisantin sadique : il le suspend au-dessus du puits par une jambe en lui faisant peur de le lâcher... Il l'oblige à marcher à cloche-pied sous peine de le piquer avec une fourche s'il pose le pied... Je retiens mon souffle et regarde son sourire édenté. Il n'a qu'un seul regret : être privé de l'école comme exclu du paradis. A l'armée, on lui apprend à signer son nom avant de l'envoyer sur le front russe...

13 août 2013

Bribes de mémoire 9. Des Noël d'autrefois...


27 août 2008

 
   Plus loin je m'enfonce dans cette séance de spiritisme sans autre accessoire que mon clavier et ce magma en fusion que j'essaie d'explorer au risque de me brûler au passage, plus je ressens ce dont parle Zsigmond Móricz à la fin de son roman autobiographique. Il parle du feu qui le maintenait en fusion durant les trois mois d'écriture sans répit. Loin de me mesurer à son talent vertigineux, j'ai le sentiment que cette aventure archéologique se nourrit de l'explorateur lui-même. Curieuse sensation que de s'abîmer dans les profondeurs de la mémoire et de remonter à la surface des vestiges d'émotions éprouvées aux commencements, de les récupérer aussi intactes que possible. Dans quel état se retrouvera l'archéologue à la fin de la campagne?...
   Noël des débuts du chemin... Je dois avoir 4-5 ans, pas plus. Le sapin est décoré en grand secret par un jeune couple, mes parents. Ils attendent le moment que nous soyons endormis avec mon frère pour s'y atteler, dans la seule pièce chauffée de la maison où se trouvent nos lits d'enfant et le grand lit double des grands-parents. Les jeunes mariés n'ont qu'à se serrer l'un contre l'autre sous l'édredon monumental de la pièce voisine et à gratter le givre à l'intérieur de leur fenêtre pour entrevoir le jour se lever  avec eux...
   Ce jour-là, tout d'un coup, je me réveille en sursaut, par la lumière électrique peut-être, et, dans un demi-sommeil, j'aperçois mes parents en train d'accrocher sur un sapin des décorations confectionnées par eux-mêmes : des noix dorées et argentées, des images découpées, des guirlandes artisanales. Pour nous, les enfants, c'est un ange qui doit apporter le sapin le soir du 24 décembre. Je saurai bien plus tard, à la mort de Saint-Nicolas et du monde merveilleusement crédule de ma petite enfance que c'était une voisine, en longue chemise de nuit en satin rose qui se déguisait en ange et que nous regardions avancer, souffle coupé, avec notre petit sapin à la main... Et le soir où je surprends mes parents dans les préparatifs, je referme les yeux aussitôt pour préserver leur secret et pour prolonger l'enchantement pour moi-même...

31 juillet 2013

Bribes de mémoire 8. Le sacrifice du cochon


22 août 2008

    Une effervescence palpable précède cet événement majeur de l'hiver: on prépare les ustensiles remisés le reste de l'année, on frotte le grand chaudron qui ne sert qu'à ce moment-là et qui attend au grenier, recouvert de l'intérieur d'une fine couche de graisse pour empêcher la rouille. Les divers récipients destinés à recueillir les morceaux de viande préalablement frits dans le saindoux bouillonnant avec lequel on les recouvrira, pour une conservation "sous vide"; la grande bassine en bois pour malaxer la chair à saucisse hâchée maison avec de l'ail, du paprika en poudre, du poivre, du sel, du cumin  -  tous ces subtils parfums qui lui donnent le goût inimitable et introuvable sur un autre point du globe...
  
"sacrifice estival" : les 4 protagonistes ne sont plus...
 Le jour fatidique, le boucher, un géant pansu dans mes souvenirs d'enfant (à droite sur la photo), arrive à quatre heures du matin : la journée sera longue! Petit verre d'alcool de prune pour se réchauffer et se donner du coeur à l'ouvrage et il sort ses énormes couteaux de professionnel qui me semblent étonnamment usés par les années d'exercice de son art. L'élu au sacrifice ne s'inquiète pas, on a l'impression qu'il est déjà résigné, voire fier de remplir ce rôle en échange des soins reçus... Que ressentaient les futurs sacrifiés au sommet des pyramides mayas pour amadouer les Dieux?...
   Les gestes sont habiles et rapides pour éviter les souffrances inutiles. On recueille le sang frais  dans une bassine pour en préparer un petit déjeuner succulent. Ah, je vous vois frissonner d'horreur devant ces "coutumes barbares" mais en allant au bout de la logique de cette sensiblerie à la mode, pourquoi n'hésiterait-on pas de croquer une carotte de peur d'entendre ses cris? La vie d'un végétal serait-elle moins respectable?...
   Bien sûr, on fait revenir le sang dans de l'oignon et de l'ail dorés, juste quelques minutes pour qu'il ne dessèche pas et cela constitue la première pause  déjeuner. La peau du cochon rosit sous la braise  d'une feu de paille (ou d'une brûleur à gaz plus tard, temps modernes obligent), les poils et autres impuretés débarrassés, la peau frottée, lavée, brossée plusieurs fois, avant d'ouvrir les entrailles pour récupérer et détailler tout ce qui est consommable. Nous, les enfants, sommes associés à la tâche, initiés comme pour les autres domaines de la vie quotidienne. L'épaisse couche de la neige immaculée entoure la scène sous le ciel sans étoiles de la nuit hivernale.

21 juillet 2013

Retour sur terre


30 août 2011
 L'atterrissage est difficile... Je tente une prudente ré-acclimatation, pas à pas, après seulement un peu plus de 15 jours d'absence, mais quel dépaysement! Je regagne mes 16-18° sous un ciel gris, après avoir quitté un été véritable, un soleil ardent qui a fait grimper le thermomètre jusqu'à 44°... Sensation étrange d'avoir plus chaud à l'extérieur qu'à l'intérieur de sa tête... Ca, c'était dans le sud-est de la Hongrie, la semaine dernière... Beaucoup de retrouvailles, parfois inattendues, famille, famille, soleil, chaleur...
   Cependant, ce sont les 3 premiers jours des vacances qui m'ont marquée. Une halte à Venise. Une destination banalisée par la masse de touristes que la ville engloutit tous les ans. Pour certains, le voyage de leur vie. Pour d'autres, retour répété, nostalgique. Pour moi, une envie que je croyais à jamais inassouvie, et je m'y suis résignée. Il y a tant de rêves qui restent en suspens: l'essentiel n'est-il pas d'en avoir encore? Nous avions projeté ce voyage avec Gilbert, en 2005. L'évolution de sa maladie en a décidé autrement. Et tout d'un coup, mon fils m'offre ce cadeau... Dans le vaporetto nous amenant place San Marco, l'émotion me submerge: tant de beauté quasi sans une fausse note, concentrée dans un seul endroit est suffocant. Ceux qui me connaissent savent que je ne pleure pas facilement, surtout en public. Derrière mes lunettes de soleil, mes larmes coulent sans retenue. 
   
Nous avons beaucoup arpenté les rues, traversé des canaux par les innombrables petits ponts bossus pour laisser passer les gondoliers debout à l'arrière de leurs barques finement élancées. Mes petites-filles trottinaient bravement, demandant parfois à être portées sur les épaules de papa ou de maman. Je ne voulais pas leur infliger les visites de tous les musées, seulement le Palais des Doges. Je voulais surtout m'imprégner de l'atmosphère unique de la ville, secrète comme sous un masque: on ne peut deviner ce qui se cache en-dessous... Beauté divine ou laideur défraîchie?... Les façades sont d'une splendeur à couper le souffle, même dans leur délabrement émouvant. Cette décrépitude due à l'humidité fait partie du charme, elle appartient à leur vérité.
   La fière république vénitienne qui a choisi Saint Marc comme emblème pour mieux affirmer son indépendance. La Sérénissime! Une ville qui est un personnage. Enigmatique, séductrice comme une ombre masquée qui nous attire irrémédiablement dans les dédales de ses secrets... 

16 juillet 2013

Bribes de mémoire 7. Des cochons heureux...


16 août 2008
  Le grand événement de l'hiver que je pourrais appeler "le sacrifice du cochon", tellement il est empreint d'un rituel immuable, a lieu au moment le plus froid de l'hiver, aux alentours de janvier, février. A la campagne, jusqu'aux années soixante, le réfrigérateur est inconnu. Quand il fait -25° dehors, dans la petite pièce qui sert de réserve pour la nourriture, la température avoisine 0° : plus froid que dans un réfrigérateur!   

   Comme la plupart des familles à la campagne, nous élevons des animaux : poules, cochons, veaux et longtemps, nous avons même une vache qui assure nos besoins en lait, frais ou caillé et en crème fraîche épaisse. Il en reste même pour la revente. Mais la grande affaire quasi affective pour mon grand-père, et pour mon père ensuite, demeure l'élevage des cochons. Ah, c'est bien loin des proportions et des nuisances des élevages industriels: on garde une truie pour la reproduction, conduite solennellement - et à pied!  -  chez le mâle attitré, au moment venu, et des jeunes pour les engraisser avant d'en soumettre un au "sacrifice" annuel, lorsqu'il atteint les 150 - 200 kg.
   Un cochon, c'est affectueux, attachant; mon père s'amuse à leur donner des prénoms issus de feuilletons de télé américains: c'est ainsi qu'ils accourent lorsque retentissent dans la cour les Samantha, Pamela ou Lucy... Ils sont très propres, contrairement aux idées reçues qui leur collent à la peau. Il faut dire qu'ils sont logés quatre étoiles: leur porcherie dispose d'un compartiment "nuit" où ils s'enfouissent dans la paille blonde et fraîche jusqu'au bout du museau, tandisque pour les besoins et les repas, ils choisissent immanquablement "l'antichambre" au sol pavé de briques et nettoyé quotidiennement aux grandes eaux. Dans la cour arrière, mon père leur confectionne une "piscine" où ils se prélassent les jours de grosse chaleur car ils ont leurs heures de sortie dans la cour pour se dégourdir nos futurs jambons fumés. La fin de l'adolescence est marquée pour eux par un bout de fil de fer (inoxydable) qui transpercera leur museau à deux endroits pour les empêcher de retourner la terre par instinct ancestral, certes, mais qui n'arrange pas les hommes. Nous vivons ainsi, dès l'enfance, dans une proximité immédiate avec les bêtes, loin des relations névrosées d'un husky de Sibérie attaché au radiateur de son maître en mal de soumission inconditionnelle... Chacun à sa place et respect mutuel, dépourvu de sensiblerie anthropomorphe excessive. Les poules et les cochons, on les aime et jusqu'au bout, y compris lorsqu'ils atterrissent dans nos assiettes!

08 juillet 2013

Bribes de mémoire 6. Bonheur et deuil: solidarité


12 août 2008

 Cette solidarité s'étend à tous les domaines de la vie : les pauvres se serrent le coude et cela finit par engendrer de la vraie générosité. Les voisins peuvent passer sans s'annoncer  -  le téléphone est à des années de lumière. (Je me souviens de ma stupeur en arrivant en France devant les mille précautions que ma belle-famille devait prendre avant de rendre visite au vieux couple de cousins qui habitait la maison voisine...) L'intérieur doit être astiqué, rangé en permanence, en vue d'une visite impromptue, au risque de se retrouver sur le bout de la langue aiguisée des commères. Ceci dit, des codes tacites existent : on ne débarque pas à tort et à travers, sauf en cas de force majeure.
   La naissance, la maladie, la fête et le deuil se partagent. Un bon plat, un gâteau  -  plutôt rares aux années d'après-guerre  -  et les assiettes circulent dans le voisinage pour faire goûter et pour recevoir en retour. Les voisines se rendent en procession chez une accouchée, chargées de la soupière enveloppée dans une serviette blanche amidonnée, nouée aux quatre coins transversalement, de manière à obtenir une anse. Elle contient de la soupe de pigeon, véritable potion magique, réputée pour redonner  rapidement les forces aux affaiblis.
  
La mort vous prend à la maison et rarement dans les hôpitaux aseptisés, provoquant silence et pleurs compatissants et veillé autour du corps, avec des "pleureuses" quasi professionnelles, dignes des tragédies antiques. J'ai le souvenir du défilé pour moi mystérieux des vieilles, toutes habillées de noir, avec ce foulard qui ne quitte jamais la tête de mes grands-mères, pas même la nuit et qui change selon les saisons et les circonstances : pour le jour ou la nuit, l'été ou l'hiver, quotidien ou jour de fête. Les voir tête nue au moment de se peigner leurs tresses longtemps restées noires étaient pour moi des moments rares d'intimité dérobée.
   Nous, les enfants, sommes maintenus à l'écart de la mort et de l'enterrement. C'est ainsi que longtemps, cet événement revêtait pour moi un effroi profond. Je n'ai pas vu mes grands-parents décédés  -  j'étais absente, géographiquement trop éloignée  -  et pour mon père et mon frère, je me suis esquivée devant leur cercueil ouvert pour ne garder que leur image de vivant. Est-ce toute la vérité ou sa moitié qui masque ma lâcheté à faire enfin face à la terreur de l'enfant que j'étais restée devant la mort?...

06 juillet 2013

Bribes de mémoire 5. Enfance, soleil...


9 août 2008
   Lorsque je me retourne sur ce chemin, je perçois du soleil, une sensation de chaleur constante et enveloppante qui ne vient pas uniquement du ciel bleu de mes souvenirs, assurément. Un sentiment est absent : la solitude. Mon frère est un compagnon de jeu de chaque instant  -  nous n'avons pas tout à fait deux ans d'écart  -  jusqu'à l'adolescence. Avec les autres enfants du voisinage, plus ou moins du même âge, les enfants de la paix revenue, nous inventons nos jeux, faute d'avoir des jouets sophistiqués à notre disposition. Ces jeux se déroulent en plein air : les adultes ne tiennent pas à nous avoir dans leurs pattes à l'intérieur et nous sommes donc oxygénés en permanence. Nul besoin de promenade à portion congrue dans un square rabougri où s'entassent enfants, vieux et chiens en laisse. Tout le quartier nous appartient, avec ses cachettes connues de nous seuls.

   Nous passons les trois mois d'été pieds-nus. Fin mai, l'abandon des chaussures est un signal excitant de l'arrivée de la vraie chaleur, celle qui monte allègrement au-dessus de 30° et qui ne doit pas pour autant empêcher les hommes et les travaux d'avancer. Les maisons restent fraîches avec leurs murs en torchis de plus de cinquante centimètres d'épaisseur, trapues, toutes de plain-pied. Le sol est en terre battue, badigeonné régulièrement et recouvert de tapis artisanaux, confectionnés avec des chutes de tissus qui mettent couleurs et gaîté dans la sobriété des murs chaulés.
   Dans les cuisines, le foyer en terre des débuts est remplacé  -  signe du progrès  -  par une cuisinière en fonte, nourrie toujours par des tiges de maïs séchées, du bois, voire de grosses galettes de bouses de vache séchées mélangées avec de la paille, dans des périodes de vaches maigres, pour ainsi dire... Cela ne donne que l'illusion de la chaleur.
   Lorsque le soleil, fatigué d'épuiser la terre et les vivants se décide de descendre à l'horizon, nous dessinons des grands huit avec nos arrosoirs sur le trottoir. Les voisins s'installent sur les bancs et les tabourets pour prendre de la fraîcheur, dévider les nouvelles et la fatigue de la journée, deviser ou se taire. Les femmes prennent parfois au creux de leur tablier petits pois à écosser, pommes de terre à éplucher, vêtements à raccommoder, tâches plus légères en compagnie et qui évitent de rester les mains inoccupées. Je vois encore mon père ou mon grand-père affiler la faux ou la binette, assis dans l'herbe devant la maison, encouragés par les passants occasionnels. Comment se sentir seul dans de pareilles conditions?

21 juin 2013

Bribes de mémoire * 4. Enfance, premiers souvenirs


5 août 2008
  Vu de l'extérieur, ce monde est pauvre. A ma naissance et même à celle de mon frère deux ans plus tard, nous n'avons pas encore l'électricité. Le souvenir âcre de la lampe à pétrole reste très vivant dans ma mémoire. Je revois la main de ma grand-mère, préposée à la tâche, qui verse, avec précaution, du pétrole dans le réservoir en opaline, remonte la mèche et coupe le bout consumé, puis l'allume avant de reposer délicatement le verre sur le support. La flamme vacillante devient miraculeusement lumière amplifiée qui éclaire la pièce en cercles concentriques, excepté les recoins sombres, peuplés de monstres imaginaires où nous n'osons pas nous aventurer avec mon frère, d'autant plus que les adultes prennent soin de nous apeurer, afin que nous nous tenions tranquilles. La flamme bouge et dessine des ombres mystérieuses sur le mur blanc badigeonné de chaux.
 Un coin de la pièce est occupé par la partie visible, arrondie, parcourue d'une banquette, du four à pain contre laquelle on réchauffe délicieusement le dos en hiver. Son ouverture se trouve dans l'entrée, c'est par là qu'on le préchauffe avec des tiges de maïs séchées et du bois et, lorsque  les parois et le fond en briques sont à point, on pousse la braise sur le côté pour enfourner, à l'aube, la pâte à pain, préparée, levée plusieurs fois pendant la nuit. Les gros pains ronds et dorés sortent quelque temps après de ce mystérieux Athanor et nous avons droit aussitôt à de gigantesques tartines fumantes qui absorberont le saindoux. Au printemps, on les agrémente de fines rondelles d'oignon nouveau par-dessus le saindoux parsemé de la poudre écarlate du paprika.  Est-ce ma madeleine à moi, madeleine rustique dont le goût me remonte, intact, à la bouche quelques décennies après?...
    Un beau jour, l'électricité est branchée dans la maison. Quelle magie! Je dois avoir environ quatre ans  -  mon frère commence à peine à parler  -  quelques lambeaux de souvenirs remontent à la surface : nous nous tenons par la main et toute la famille chante et danse sous la maigre ampoule de 15 watts qui nous semble éblouissante après notre brave lampe à pétrole que nous conserverons longtemps pour les cas de coupures.
    L'électricité apporte la radio avec des noms de stations lointaines et énigmatiques : Stavanger, Vilnius, Trieste... et nous regarde avec son unique oeil émeraude. Le soir, parfois, nous écoutons, agglutinés autour du poste, un match de football, une pièce de théâtre ou une opérette. Le monde entre dans la maison, un monde réduit, il est vrai, mais nous, les enfants, ne le savons pas.
  

11 juin 2013

Bribes de mémoire * Vieilles figures de mon enfance


13 août 2010
   Eternelle obsession du temps qui passe, emportant tout à son passage, exceptées les quelques estampes pâlissantes de nos souvenirs, eux-mêmes condamnés à disparaître avec nous... Tentatives illusoires de les retenir, de les ressusciter, dans le but de se forger le socle bancal sur lequel appuyer un présent tout aussi aléatoire. Néanmoins, essayons de jouer avec eux comme le chat joue avec son ombre...
   Quelques silhouettes de vieilles femmes en noir, la tête cachée par le foulard noué sous le menton, émergent. Figurantes quotidiennes de mon enfance. Voisines de gauche, de droite, d'en face, de notre rue couverte de poussière chaude en été, de boue noirâtre et grasse, collante ou tranchante selon la saison.
   Je ne les ai jamais vues tête nue. Celle de gauche était veuve, sèche, solitaire, aigrie. Elle est passée chez nous, un soir de Noël, telle la fée Maléfice. J'étais tout à mon bonheur de découvrir mon cadeau sous le sapin, un napperon à broder, avec son aiguille et ses fils multicolores. Je me suis aussitôt mise à l'ouvrage. Une tape énergique sur ma main et un tonnerre de réprimandes m'ont stoppée : "N'as-tu pas honte de toucher à une aiguille un soir de Noël, au risque de piquer le corps même de notre seigneur Jésus?" Je me suis figée, mortifiée. Ma mère a eu beau voler à mon secours, chassant la méchante sorcière, mon bonheur était brisé...
   Celle de droite, ronde, grand sourire dont émergeait une seule dent en bas, à la manière d'un poteau solitaire résistant dans un paysage aride, était toujours prête à ouvrir  sa porte et ses bras. Elle nous berçait d'histoires envoûtantes de sorcellerie, de médecine magique pour soigner ses jambes douloureuses qu'elle couvrait, devant nos yeux ébahis, de sangsues tirées d'un grand bocal à confiture...
   Celle d'en face avait une voix si haut perchée qu'il suffisait qu'elle entonne dans la porte : "Feriiii-keeee !", et son petit-fils ainsi convoqué à table accourait de l'autre bout du quartier. Elle avait le sourire facile, inondant son visage rond, mais aussi la colère dévastatrice, devant laquelle tous les enfants de la rue filaient doux. Un jour  -  je devais avoir six ans  -  dans une bagarre entre enfants, j'ai asséné un coup de canne sur la tête de son petit-fils, un peu douillet, à peu près du même âge que moi. Aussitôt, je me suis réfugiée à la maison, devant les hurlements du gamin. La tempête n'a pas tardé à s'abattre : la grand-mère secouait notre porte verrouillée à la hâte, vociférant d'antiques malédictions à mon adresse, souhaitant que mon bras tombe, desséché... Il a fallu que ma mère arrive pour retourner les malédictions avec la formule appropriée : "que de sa bouche, les maléfices retombent sur son sein..."

01 juin 2013

Bribes de mémoire 3. Antique pédagogie


texte daté du 28 juillet 2008:
 
   Ce rythme immuable, avec ses contrastes et ses ruptures violentes, façonnait mon enfance. La proximité de la nature imposait sa cadence, chaque saison dictait les préoccupations et les événements majeurs. Des cycles rassurants dans leur perpétuité.
   J'étais enfant à une époque sans télé. Cette différence cruciale est devenue lieu commun et pourtant... On vivait en "tribu" avec les bons et les mauvais côtés de la chose. Trois générations sous le même toit. D'âpres luttes entre bru et belle-mère pour le territoire, le pouvoir, mari  -  et fils  -  entre deux feux. Ceci dit, la bataille aboutie, chacun gardait un rôle plus ou moins important, y compris les enfants. Au lieu de les ensevelir sous les cadeaux, de les clouer devant l'écran, pour qu'on n'en parle plus, pour qu'on ne les entende plus, ils devaient participer, proportionnellent à leur âge et force physique aux tâches communes. Toujours la même histoire de confiance et d'initiation !  C'était une antique pédagogie dictée par les nécessités : les enfants devaient pouvoir remplacer les adultes, les prendre en charge à leur tour, le moment venu, dans une lignée inchangée et, pendant longtemps sans l'espoir de sortir des rangs des démunis. Pour les générations anciennes, l'espoir consistait à ne pas faire pire, à manger simplement à sa faim.
   Les petits-enfants grandissaient avec les grands-parents. Ainsi, la vieillesse n'était pas une déchéance honteuse à cacher au fond des mouroirs sentant l'urine et le désinfectant, entre des mains plus ou moins compatissantes, mais un phénomène dans l'ordre des choses. L'enfant était élevé dans le sentiment fort du devoir envers ses parents et les vieux savaient qu'ils auraient leur place jusqu'au bout au sein de la famille. Image angélique, idéalisée par un passéisme nostalgique?  Bien sûr, tout n'était pas aussi idyllique : cela supposait un solide sens du compromis de part et d'autre et qui manquait souvent. Les guerres, les disputes entre générations étaient fréquentes et dévastatrices. Beaucoup de jeunes couples furent ébranlés ou pulvérisés par l'intervention parentale, incapable de se résigner à partager amour, biens et pouvoir. Les vieux n'étaient pas toujours choyés avec respect, loin s'en faut. Mais la chaîne entre les générations existait et transmettait une image de continu, de perpétuel même. Et c'est ainsi que mon enfance sans télé m'a enseigné les mondes successifs révolus de mes grands-parents et de mes parents, par leur bouche talentueuse de conteurs des veillées.