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18 mars 2015

Endre ADY (1877-1919) Noces d'éperviers (Héja-nász az avaron)




Nous partons en voyage vers l'automne,

Toujours criant, pleurant, nous pourchassant,

Deux éperviers aux ailes fatiguées.


Le ciel d'été voit de nouveaux brigands,
Et claquent d'autres ailes d'éperviers,
D'autres baisers s'acharnent au combat.

Nous, traqués, nous volons loin de l'été,
Nous ferons halte dans l'automne, ailleurs,
Amoureusement, plumes hérissées.

Et là nous aurons nos dernières noces,
Là, chacun prendra de la chair de l'autre,
Nous tomberons sur la lande d'automne.

traduction : Guillevic

Héja-nász az avaron

Útra kelünk. Megyünk az Őszbe,
Vijjogva, sírva, kergetőzve,
Két lankadt szárnyú héja-madár.

Új rablói vannak a Nyárnak,
Csattognak az új héja-szárnyak,
Dúlnak a csókos ütközetek.

Szállunk a Nyárból, űzve szállunk,
Valahol az Őszben megállunk,
Fölborzolt tollal, szerelmesen.

Ez az utolsó nászunk nékünk :
Egymás húsába beletépünk
S lehullunk az őszi avaron.
                                                                 1906

25 janvier 2015

Sándor KÁNYÁDI

Quelqu'un marche sur la cime des arbres

Quelqu'un marche sur la cime des arbres
qui allume ton étoile et l'éteint
seul n'a pas peur celui que l'espoir
a totalement abandonné

moi j'ai peur j'espère encore
cette miséricorde me garde
la peur ma providence
jusqu'ici m'a fait escorte

quelqu'un marche sur la cime des arbres
au moment de ma chute
embrasera-t-il encore à mon
feu une étoile nouvelle

ou me réduira-t-il en un seul
et unique grain sombre
sans faire luire mon âme
sur une étoile naissante

quelqu'un marche sur la cime des arbres
on le dit maître de tout grain de poussière
on dit qu'il est l'espoir même
on dit qu'il est la peur même
traduction: Claire Anne Magnès

Valaki jár a fák hegyén

valaki jár a fák hegyén
ki gyújtja s oltja csillagod
csak az nem fél kit a remény
már végképp magára hagyott

én félek még reménykedem
ez a szorongó oltalom
a gondviselő félelem
kísért eddig utamon

valaki jár a fák hegyén
vajon amikor zuhanok
meggyújt-e akkor még az én
tüzemnél egy új csillagot

vagy engem is egyetlenegy
sötétlő maggá összenyom
s nem villantja föl lelkemet
egy megszülető csillagon

valaki jár a fák hegyén
mondják úr minden porszemen
mondják hogy maga a remény
mondják maga a félelem

Hargitafürdő, 1994. október 30-31.

28 septembre 2013

László Németh (1901-1975) * Répulsion ("Iszony" roman, extrait)










(publié le 16 Septembre 2008  in http://fora.over-blog.org)



László Németh est un des plus grands écrivains hongrois du vingtième siècle. Ses figures de femmes sont d'une justesse stupéfiante. Nelli, l'héroïne de ce roman se débat avec la répulsion irrépressible qu'elle éprouve pour son mari, épousé sur  l'insistance de sa mère. Malgré sa froideur, elle nous apparaît comme victime d'un destin qu'elle n'a pas vraiment choisi.



[...] La petite Zsuzsi était déjà couchée dans son lit, les quatre membres étirés, la couverture de travers, et moi, j'ai entrepris un raccommodage pour faire passer le temps. Sanyi, toujours éveillé, m'épiait à travers la fente, pas plus large qu'une allumette, de ses paupières mi-closes.

 -  Tu ne te couches pas encore ? a-t-il posé la question à plusieurs reprises.

 -  Non, je dois terminer ce vêtement, Zsuzsika va le mettre demain. 

  Les paupières espionnes ont fini par se fermer. J'ai senti qu'il faisait semblant de dormir, sa trop profonde respiration le trahissait. Pourtant, j'ai fini par me coucher, épuisée par la nuit précédente. Je restais étendue, les yeux ouverts, guettant le moment où il se mettrait à parler. Je savais que ses yeux chafouins demeuraient ouverts ; tiens, il a même cessé le jeu de la respiration profonde, n'attendant que le laps de temps convenable pour ouvrir la bouche. Parmi tous les supplices de la vie commune, cette attente est la plus atroce. Son côté incontournable est aggravé par la torture du retour. Pendant quelques jours, Sanyi a été absorbé par la maladie, mais telle la nouvelle lune, le voilà grandissant, regonflé, tu n'y échapperas pas.    

  -  Nellike, tu es réveillée? - arrivent les mots inévitables.  -  J'ai la gorge sèche.

  -   Ta limonade est sur ta table de nuit  -  ai-je dit, essayant de me dominer. Petit bruit de farfouillement.

  -  Tu vois, j'en ai renversé sur moi. Tu n'as pas un mouchoir?...

  J'ai pris le mouchoir sous mon oreiller et le lui ai passé.

  -  Laisse-moi ta main.  Je n'arrive pas à m'endormir.

  Si je ne lui avais pas laissé ma main ou si je m'étais levée, rien ne serait arrivé. Mais je l'ai laissée. J'ai bataillé avec mes nerfs, je me suis mise à l'épreuve pour savoir si je tiendrais. 

  -  Pourquoi tu ne m'as pas rejoint dans mon lit cet après-midi ? -  a-t-il chuchoté emprisonnant ma main.  -  Viens maintenant.

  -  Je n'y vais pas, laisse-moi tranquille  -  ai-je répondu brutalement. 

  -  Alors, c'est moi qui y vais  -  a-t-il roucoulé en sautant dans mon lit.

  Les relents de sueur de cet après-midi ont de nouveau envahi mon nez. Et avec, tout ce que je redoutais depuis des heures. Non, je ne le tolérerai pas, même si je dois en mourir. Cette fois-ci, je ne me laisserai pas faire, ai-je décidé en me penchant en arrière et dressant mon oreiller devant moi. Mais Sanyi me tenait déjà par la taille, m'attirant vers lui.

  -  Tu sors tes griffes ? Alors, griffe-moi, ai-je entendu sa respiration brutale de l'autre côté de l'oreiller. 

  L'horreur a décuplé mes forces. J'ai appuyé l'oreiller contre son visage et je l'ai repoussé d'un coup de pied.

  -  Tu ne me laisseras donc jamais en paix -  ai-je crié. Et, avec rage, j'ai repoussé sa tête en arrière.

       Tout d'un coup, je n'ai plus senti de résistance de l'autre côté de l'oreiller, j'étais couchée sur lui, dans son lit, avec l'oreiller entre nos deux visages.  -  Sanyi, ne joue pas  -  ai-je crié, rejetant l'oreiller. Et j'ai rampé désespérément vers le bord du lit pour atteindre la lampe de chevet et les allumettes. J'en ai cassé cinq avant de pouvoir allumer et la petite lampe (dont le cercle lumineux avait tant de fois guidé nos pas en rentrant par la Grande Rue) a éclairé son visage. Sanyi ne jouait pas. Si oui, c'était avec beaucoup de talent. Il était allongé sur son lit, les yeux mi-clos, immobile. [...]


traduction: Rózsa Tatár

23 septembre 2013

Zoltán Körösi * Sang de cerise (fin de la nouvelle)


(publié le 6 Novembre 2008 dans "Le blog de Flora)

[...] Chaque fois, je m'installe devant le miroir, je me regarde, je regarde mon visage, ma chevelure, j'y cherche les fils blancs.  Il arrive que j'enlève aussi ma chemise et je me demande pourquoi ce corps, le mien, ne veut pas admettre que je suis encore la même à l'intérieur. Je me regarde dans le miroir mais, jour après jour, c'est une vieille inconnue qui renvoie mon regard.
   Son visage est ridé, ses yeux délavés.
   Je me coiffe, je peux rassembler dans ma main une poignée de cheveux tombés.
   Bien sûr, je sais, tout le monde a cru à l'époque que je n'irais pas à l'enterrement, que j'aurais peur ou honte. Ils pouvaient croire tout ce qu'ils voulaient.
   Béa gisait encore dans le plâtre, on parlait d'eux dans les journaux, ça s'était passé près de Lepsény, comme dans une blague, la Wartburg au nez rond avait été emmenée directement à la casse, et moi j'étais là, à côté du trou, du tas de terre. J'avais mis des bas noirs, une jupe noire, un corsage noir, tout en noir, comme une vraie veuve, et c'était ce que j'étais, je me tenais au deuxième rang mais j'avais fait faire une couronne de vingt-cinq roses, des boutons rouges cerise parmi des branches de pin, pour qu'ils fleurissent encore des jours après. La lumière coulait à flot et le soleil brillait, j'écoutais la musique stridente venue des haut-parleurs, les instruments à vent grinçants, et les cymbales qui éternuaient dignement. Un homme vêtu d'un costume sombre se tenait derrière le micro, il allait faire un discours lorsqu'il s'est mis à pleuvoir d'un seul coup, des petites gouttes mais qui tombaient très dru, comme si on avait arrosé avec une sorte de gigantesque tuyau, et pendant ce temps-là, le soleil continuait de briller, aucun nuage ne bougeait, pourtant, en un instant le sol est devenu gluant, glissant. L'asphalte devait l'être aussi à Lepsény, ai-je pensé, et j'ai tourné mon visage vers le ciel pour que l'eau le lave, qu'elle coule tout le long de mon visage, je n'ai rien à faire du maquillage, ce sera comme si j'avais pleuré.
   C'est vrai, j'ai toujours su me taire mais jamais pleurer.
   Je ferme les yeux, sans dormir bien sûr, mais tout s'éloigne progressivement, j'ai l'impression que le temps s'estompe, mais en moi, à l'intérieur, il reste immobile.
   Des taches rouges et noirs, derrière mes paupières.
   Le soleil y brille.
   Et j'entends, j'entends distinctement qu'ils bavardent là, dans la chambre, un homme et une femme, avec peu de mots, ou plutôt disant rarement quelque chose, comme ces gens qui se connaissent tellement que les mots sont superflus. Ils avalent des syllabes ou bien ce qu'ils disent n'a même pas de sens, il suffit qu'ils soient ensemble tous les deux, leurs voix, leurs corps, indissociables.
   Et lorsque le soir, entre les cheminées et les murs sans fenêtres, le soleil brille de nouveau jusqu'ici en oblique, lorsqu'il ne fait presque qu'effleurer les maisons de la rue Pannónia et que sa lumière est rouge, comme du sirop de cerise épais et collant qui coulerait tout autour des fenêtres noires, moi, je m'accoude de nouveau du côté de la rue, je regarde les vitrines déjà éclairées qui attirent les insectes, les moustiques, comme des voiles vivants s'agitant autour des lumières, et je regarde les autos, le bus numéro 15 qui déverse et qui aspire les gens, oui, je regarde avant tout les gens, ils se dépêchent, ils se prennent par le bras, ils se bousculent, ils s'évitent les uns les autres, comme ils sont nombreux! c'est une idée qui me vient toujours, mais seulement comme ça, comme si ce n'était pas moi qui le pensais, moi qui vis ainsi, comme si, jusqu'ici, j'avais seulement rêvé ma vie entière, les jours cliquettent comme un moteur de Wartburg, ils cliquettent, moteur deux temps oblige, et je sais que la vie qui est en moi, ce n'est déjà plus, ce n'est déjà plus, ce n'est déjà plus moi.

(trad. Rózsa Tatár  pour la nouvelle de Zoltán Kőrösi: Sang de cerise  in  "Sang de cerise" recueil de nouvelles, éditions Noran 2001)

03 août 2013

Sándor Márai * Fin de semaine (Hétvége)


3 septembre 2011
   Il y a deux ans, juste après les trois jours passés à Venise, comme un fait exprès, je suis tombée sur un petit volume, dans une librairie hongroise où je suis entrée glaner quelques lectures pour l'année à venir. "Une nuit à Venise", nouvelles vénitiennes d'écrivains hongrois... Comme pour prolonger les sensations toutes fraîches...

"Samedi, je m'envolai pour Venise..." Ces mots auraient pu figurer dans les récits d'écrivains utopistes du début du siècle. Donc, samedi, je me suis envolé pour Venise. Je suis parti à 9 heures. A midi et demie, je déambulais sur le Lido, le vaporetto m'a transporté à l'hôtel, à 1 heure, j'étais à table et à 2 heures, je suis allé boire un café à la place San Marco. Le soleil brillait. La brioche qui accompagnait le café avait un goût de vanille. Du sirop dans une carafe de cristal remplaçait le sucre. Il y avait de la musique partout sous les arcades. Vue du haut, tout comme du bateau, Venise semblait un étincellement de marbres et d'oripeaux multicolores. Sa beauté est insoumise aux cartes postales, aux voyageurs de noce et aux souvenirs; des siècles n'ont pas pu la souiller de la bave de leur enthousiasme visqueux. Conduis-moi où tu veux, ai-je dit au gondolier. Nous avancions lentement, l'eau berçait le cercueil noir et ce balancement m'a rappelé l'avion qui avait survolé la montagne avec la sérénité des très grands navires, sans tanguer. Dans une gondole, le passager attrape plus facilement le mal de mer. J'ai aperçu l'équarisseur d'eau qui se démenait dans sa gondole à barreaux avec ses chiens rebelles, ramassés dans les rues étroites par ses collègues terrestres. Dans la porte de l'hôpital, une vieille femme pleurait. Le ciel était sans nuage: un ciel de début de mai à Venise. (...)

(traduit par RozsaTatàr)

24 juin 2013

Sándor Kányádi (1929-) : Avant-propos (Előhang)


14 avril 2011
 Sándor Kányádi, poète hongrois de Roumanie, est né en Transylvanie, au pays des Sicules, partie intégrante de la Hongrie jusqu'au traité de Versailles, clôturant la première guerre mondiale. 


AVANT-PROPOS

il y a des contrées de superbes
paysages où l'amertume
en ma bouche devient douceur
il y a des contrées tout au fond
des mots germent dans leurs prés
edelweiss sur leurs cimes rocheuses
des mots s'accrochent des mots
le ruisseau parent de mon sang
en mon coeur murmure gazouille
l'hiver pour l'abriter je gèle
son crincrin sous ma cuirasse
les sons qui font tinter la glace
printemps étés mes automnes
ma descendence mes aïeux
il y a des contrées je les porte
comme la peau sur mon corps
même tourmentés de superbes
paysages où l'amertume
en ma bouche devient douceur
il y a des contrées tout au fond
traduction: Claire Anne Magnès 


ELŐHANG
vannak vidékek gyönyörű 
tájak ahol a keserű 
számban édessé ízesül 
vannak vidékek legbelül 
szavak sarjadnak rétjein 
gyopárként sziklás bércein 
szavak kapaszkodnak szavak 
véremmel rokon a patak 
szívemmel rokon a patak 
szívemben csörgedez csobog 
télen hogy védjem befagyok 
páncélom alatt cincogat 
jeget-pengető hangokat 
tavaszok nyarak őszeim 
maradékaim s őseim 
vannak vidékek viselem 
akár a bőrt a testemen 
meggyötörten is gyönyörű 
tájak ahol a keserű 
számban édessé ízesül 
vannak vidékek legbelül
1982

07 juin 2013

Péter Kántor (1949 - ) : Lettre à ma mère (Levél anyámnak)

24 avril 2012



Ce poème monumental a été publié pour la première fois en octobre 2011 dans un hebdomadaire littéraire hongrois. Depuis que je l'ai lu, j'avais envie de le traduire en français... La liberté, l'apparente simplicité de sa forme cache un vrai défi: comment faire ressentir derrière ce "détachement", la tension, l'émotion vive qui étreint le lecteur... Chacun éprouve l'impression qu'il aurait pu écrire lui-même ce texte... Seulement voilà: c'est bien impossible, tout ce que nous pouvons, c'est nous identifier au poète...





Péter Kántor:

LETTRE À MA MÈRE

Ma très chère Mère,
Cinq mois se sont écoulés depuis la dernière fois que je t'ai vue, tout ce temps
je suis allé dans ton appartement et je continue, j'arrose les plantes, 
je n'ai rien touché sauf le petit divan de la chambre, celui
que j'ai tout de suite fait descendre dans la cour, à sa place se trouve une armoire vide, et
ça me fait penser que Á. et sa fille ont emporté tes vêtements,
elles ont tout mis dans des sacs en plastique noirs  -  il y en avait peu, pourtant
ça m'a fatigué de leur passer les robes, les jupes, les corsages et les pulls,
les quelques manteaux, vestes, bas, écharpes et bonnets, sans un mot,
sa fille a trouvé dans la cuisine un presse-ail, elle l'a
pris tout de suite avec joie, puis nous avons chargé les sacs noirs dans la voiture,
et elles sont parties, et moi, j'ai essayé de ne plus penser à tout ça.
Une autre fois, T. est monté pour m'aider, 
il a enlevé ce montage au-dessus de l'armoire de l'entrée,
ce mur de tissu gris attaché sur des barres depuis le plafond
et moi, j'ai jeté tout le bric-à-brac amassé derrière,
il y avait ces vieilles valises  et j'ai secrètement espéré
y trouver quelque chose d'intéressant, mais rien, rien,
sauf un grand nombre d'échantillons de pansements de chez RICO,
je me suis débarrassé de tout ça et j'ai installé un verrou
sur la porte d'entrée, c'est tout. J'oubliais: dans trois
agences immobilières, j'ai mis en vente l'appartement depuis le mois de mai,
il y a néanmoins le plafond qui fuit et les fissures et le parquet noir,
les gens prennent peur, par contre le poêle en faïence leur plaît beaucoup,
tu avais raison d'y tenir à tout prix, il est vraiment beau,
tôt ou tard, sans le brader bien sûr, quelqu'un l'achètera
et alors, il faudra vider l'appartement, tout liquider
ça sera comme un deuxième enterrement, un adieu définitif.
Je n'ai pas touché tes affaires personnelles, tes agendas, les feuillets
dactylographiés que tu n'as pas eu la force de jeter en fin de compte,
évidemment, ça aurait été bien que tu mettes tout en ordre autour de toi,
que tu aies trié au moins les liasses de papiers à l'encre pâlissante,
mais le temps de te rendre compte, il était trop tard, tu n'as fait qu'emmêler les pages,
et à la fin, tu m'as tout laissé pour que je les jette ou non
laisse-les, t'ai-je dit, fais-moi confiance, ne t'en fais pas, je m'en occuperai
mais comment m'en occuper, on n'en parlait pas, un acheteur viendra bien
alors, j'emballerai les feuillets, les agendas, et le reste
ne m'intéresse pas, quelqu'un prendra les livres, les meubles et le buffet aussi
que vous avez eu en cadeau de grand-mère en 1939, ma fille, ça ne vaut pas la peine
d'en acheter un neuf, de toute façon, il y aura la guerre, vous en achèterez plus tard
un plus beau, mais vous n'en avez jamais acheté de beau, et la bibliothèque
et les quatre vieux fauteuils, les couteaux et les fourchettes, les assiettes, tout, et
plus jamais je ne monterai chez toi car les dernières plantes ont été
emportées aussi, une par moi, les deux restantes par quelqu'un d'autre, peu importe qui,
et je sortirai sur le balcon une dernière fois,
et je regarderai la maison d'en face, le Danube et le belvédère  du mont János,
et je me souviendrai que nous y jouions aux échecs avec mon père quand j'étais petit,
une couverture étendue sur la balustrade et les deux chaises pliantes,
et je me souviens qu'à l'époque, je me croyais éternel et que vous aussi,
vous étiez éternels dans un monde qui a un début une fin nous le savons bien
et les deux grands-mères comme deux statues étrusques en conversation,
si leur sourire a survécu à deux guerres mondiales,
c'est qu'elles étaient invulnérables de toute évidence,
elles faisaient partie du décor comme les objets d'une exposition permanente
même s'il arrivait toujours que quelque chose tombe et se brise
et qu'on ne peut recoller, c'est ainsi que j'imaginais les choses à l'époque,
et quand je rentrerai du balcon, une dernière fois,
tu te tiendras à mes côtés, invisible bien sûr, maman,
tu acquiesceras de la tête quand nous quitterons les vieux murs.
Quand est-ce que tout ça se passera, je ne sais pas encore,
si ce n'est cet automne alors peut-être l'été prochain,
cet automne je placerai encore mes pions sur l'échiquier,
et je leur ferai mon discours, je leur raconterai que notre situation
est tout sauf rose et ils en souriront,
je leur raconterai que l'endroit où nous nous tenons est un trou,
et que leur devoir est d'en remonter, quitte à chuter encore,
et si ça les prenait de s'apitoyer sur eux-mêmes, tout d'un coup
ce qui ne m'étonnerait personnellement pas du tout, bien au contraire,
alors sans prendre en considération leurs arguments qui sont nombreux,
je leur demanderai qu'ils arrêtent ça tout de suite,
car ça ne mènera à rien de bien,
et de toute façon, ils doivent comprendre,
mais où sont mes pions? où sont-ils?
entre-temps, la nuit tombe et le ciel est comme une plaie rouge qui démange,
et pendant ce temps des barbares se pavanent et chantent un monde peuplé de
barbares par tous ceux qui ne se pavanent pas avec eux,
mais je ne rentre pas dans les détails, ça t'ennuirait,
bien sûr rien n'est éternel et d'un autre côté
rien de nouveau sous le soleil, oui, c'est l'automne,
tout le monde le sait, et pourtant il faut crier, il faut
s'élancer ne serait-ce que d'un petit pas en avant,
ne pas attendre jusqu'à tomber au fond du trou,
jusqu'à ce qu'un acheteur se présente enfin pour l'appartement,
jusqu'à ce que quelqu'un m'invite à sa table, et que le vent
sèche sur ma joue les larmes de l'orphelin. C'est l'automne.

traduction de Rózsa Tatár avec Muriel Verstichel. 
l'originale est publiée sur mon blog hongrois. http://floramagyarblogja.blogspot.fr/search?q=kantor

26 mai 2013

Zoltán Czegö: Comme le mauvais oeil


4 septembre 2008
  Ca te tombe dessus comme la maladie.
  Selon les anciens : comme si l'on t'avait jeté un sort.
  Tu vis, tu te déplaces, tu accomplis ce pourquoi on te donne ton pain et ta soupe. Les clochers des églises deviennent invisibles car tu les vois tous les jours.
   De même pour les corbeaux, oui, tu ne cherches ni ne trouves plus rien dans le regard des corbeaux qui picorent dans les feuilles mortes fraîchement tombées, tout en scrutant les alentours, car ils savent bien qu'il faut toujours craindre quelque chose, qu'il faut se méfier de l'homme plutôt que des chiens.
  Puis, d'un moment à l'autre  -  comme si l'on t'avait jeté un sort... Le mal du pays se faufile dans ton coeur, bouleversant l'ordre étbli, tout est sens dessus-dessous et la tour de l'église banale te rappelle cet autre clocher, lointain.
   Tu suffoques, tu déglutis péniblement, dans l'espoir que ce glissement des sentiments cesse, comme l'avalanche la plus féroce peut se suspendre soudain.
   Tu jettes un regard autour de toi pour vérifier si tout est bien en place et tu songes que cela arrive un peu tôt aujourd'hui; et d'ailleurs, pour quelle raison? Mais tu sais très bien que cela survient toujours sans crier gare, sans prémisses identifiables, il fait irruption pour ravager tout ce qu'il trouve sur son passage. Surtout, il éteint tes forces.
   Tu ouvres la porte du balcon, et, au lieu du brouillard humide chargé d'odeur d'essence de la grande ville  -  comme c'était le cas hier  -  jaillit l'arôme de l'herbe séchée et des feuilles mortes d'une autre ville, d'un village lointain. Car l'odorat ment, tous les sens mentent, tous perturbés par le mal du pays, cette maladie qui te tombe dessus comme le mauvais sort.
   Du haut de ton étage, tu contemples le square devant l'immeuble et c'est la châtaigneraie de là-bas qui escalade ton regard. Tu détournes les yeux, tu mets de l'eau à bouillir pour le thé, tu la verses sur le sachet frais et parfumé et ce sont les fragrances de la menthe sauvage du bord de la Petite-Küküllö qui jaillissent avec la force des digues rompues, elles se figent en toi et ton âme demeure pétrifiée. Car elle sait bien qu'il n'y a ni échappatoire ni duperie ni délivrance, puisque toute tentative timide contre ce sentiment furtif vaut autant que le son de cloche contre l'averse de grêle cinglant les champs. [...]

Traduction : R.T.

24 mai 2013

János Pilinszky (1921-1981) * Je crois bien



Je crois bien que je t'aime;
les yeux clos, je pleure par ta vie.
Cependant vois-tu, les dieux,
la poussière et le temps
dressent de si lourdes collines
entre nous,
que parfois, de l'amour
l'angoisse misérable 
et le vertige me saisissent.

Alors, au fond de mon lit j'ai peur
comme la nature à minuit,
silencieuse et immobile.

Puis, 
je crois de nouveau que nous sommes l'un à l'autre,
que ma main rejoint la tienne.
traduction: R.T. (alias flora) avec la collaboration de Muriel Verstichel

AZT HISZEM

Azt hiszem, hogy szeretlek;
lehúnyt szemmel sírok azon, hogy élsz.
De láthatod, az istenek,
a por, meg az idő
mégis oly súlyos buckákat emel
közéd-közém,
hogy olykor elfog a
szeretet tériszonya és
kicsinyes aggodalma.

Ilyenkor ágyba bújva félek,
mint a természet éjfél idején,
hangtalanúl és jelzés nélkűl.

Azután
újra hiszem, hogy összetartozunk,
hogy kezemet kezedbe tettem.
                                            
                                                       (1971)